Prix d’un pull de Noël : ce qui fait la différence
Pourquoi deux pulls de Noël au même motif n’ont pas le même prix : fibre, maille, salaires, marge, distribution, et une grille pour lire une étiquette de prix.
Deux pulls de Noël au même motif de renne n’ont souvent en commun que le motif. Leur prix dépend d’abord de la fibre, laine, acrylique ou mélange, puis de la façon dont le motif est obtenu, tricoté dans la maille ou imprimé après coup, et enfin de la chaîne qui les amène jusqu’à vous : fabrication, marge de la marque, transport et distribution. Selon une ONG de défense des ouvriers de l’habillement, la part des salaires de fabrication dans le prix final reste minime.
Chacun de ces postes est décomposé ici à partir de sources publiques : le baromètre de l’éco-organisme de la filière textile, l’Insee, cette ONG, l’organisation internationale de la laine et l’Assemblée nationale. Aucun pull n’y est recommandé et aucune boutique n’y est comparée.
Le repère de l’entrée de gamme : 8,2 € en moyenne
Le premier prix d’un vêtement neuf est très bas, et c’est là que se font la majorité des achats. Refashion, l’éco-organisme de la filière textile, l’établit dans son baromètre de l’industrie de la mode : « 71% des achats des Français pour les textiles d’habillement, linge de maison et chaussures (TLC) neufs ont été faits sur de l’entrée de gamme, soit un prix de 8,2€ en moyenne. » Le même baromètre compte 42 pièces d’habillement neuves achetées en moyenne par personne sur l’année étudiée.
Le pull est directement concerné. Refashion le range parmi les quatre catégories responsables de 90 % de la hausse des ventes d’habillement sur l’année étudiée, avec les chaussants, les pantalons de ville et jeans, et les tee-shirts. Un pull de Noël proche de ce prix moyen se situe dans la zone où se concentre l’essentiel des achats ; tout ce qui l’en éloigne tient à quelques postes : la fibre, la maille, les salaires, la marge et la distribution.
Décomposer un prix : salaires, marge, et tout le reste
Sur un vêtement vendu 100 €, les salaires de fabrication pèsent environ 3 €, selon l’estimation de la Clean Clothes Campaign, un réseau d’ONG de défense des travailleurs de l’habillement. Sa page de questions sur le salaire vital l’écrit ainsi :
If a piece of clothing is priced at €100, wages constitute only 3% (or €3) of that price, while brands typically pocket between €10-15 in profit.
Le tableau suivant reprend cette décomposition. Seules deux lignes y sont chiffrées par la source ; l’ONG ne détaille pas le reste, et je l’indique tel quel plutôt que de l’estimer :
| Poste | Sur un vêtement vendu 100 € | D’où vient le chiffre |
|---|---|---|
| Salaires de fabrication | environ 3 € | Clean Clothes Campaign, estimation d’ONG |
| Bénéfice de la marque | de 10 à 15 € | Clean Clothes Campaign, estimation d’ONG |
| Matière, confection hors salaires, transport, distribution, taxes, invendus | le solde, soit de 82 à 87 € | calcul par différence, non détaillé par la source |
Ce que ce tableau ne dit pas : comment le solde se répartit entre la matière, le transport, le magasin ou la plateforme, la TVA et les invendus, alors que c’est là que se jouent la plupart des écarts entre deux pulls. L’ONG ajoute que la part des salaires est encore plus faible dans le luxe, où les ouvriers sont payés à peu près comme ceux des marques de grande diffusion. Elle soutient aussi que mieux payer les ouvriers ne rend pas forcément les vêtements plus chers : une hausse de 3 € suffirait selon elle à doubler les salaires sur un vêtement à 100 €.
La fibre : la laine a un cours mondial
Le prix de la laine brute se forme aux enchères, et il a un indicateur de référence. L’Organisation internationale du textile lainier (IWTO) explique, dans sa présentation de l’indicateur AWEX-EMI, que cet indice hebdomadaire publié par la bourse australienne de la laine fait office de repère mondial : « the EMI is the global benchmark for wool pricing ». L’AWEX relève le prix de chaque lot vendu aux enchères, et l’indice se calcule sur un panier de types de laine représentatif de la production australienne, laines mérinos et non mérinos.
Ce cours dépend de forces que le fabricant d’un pull ne maîtrise pas. D’après l’IWTO, la production mondiale de laine a nettement baissé sur les trois dernières décennies, pendant que l’indicateur tendait à monter ; la demande chinoise, premier acheteur de laine australienne, pèse lourdement ; le taux de change du dollar australien joue aussi. Les laines fines ont même leurs propres guides de prix, par finesse de fibre exprimée en microns, parce que l’indice général les reflète mal.
L’acrylique, fibre synthétique issue de la pétrochimie, ne dépend pas de ce marché. Les sources que j’ai retenues ne donnent pas d’indicateur public comparable pour l’acrylique, qui permettrait de comparer les deux fibres au kilo ; la comparaison se fait donc sur l’étiquette de composition et sur le prix final. Pour lire cette composition et comprendre ce que chaque fibre change au porter et au lavage, le guide laine, acrylique ou coton : de quoi est fait un pull de Noël détaille les trois matières.
La maille, le motif et les finitions
À fibre égale, un motif tricoté dans la maille demande plus de travail qu’un motif imprimé. Un jacquard fait travailler plusieurs fils de couleur à la fois, et l’intarsia, qui tricote chaque zone de couleur avec son propre fil, multiplie encore les changements de fil ; un motif imprimé ou un écusson appliqué sur une maille unie s’ajoute en une seule opération. Ces techniques sont expliquées dans le guide jacquard, Fair Isle, intarsia : les motifs des pulls de Noël expliqués.
La finesse de la maille et le soin des finitions entrent aussi dans le prix : une jauge fine demande plus de rangs pour la même surface, et un montage remaillé ne demande pas le même travail qu’un assemblage coupé et cousu. Ces différences se voient mal sur une photo, mais elles se repèrent de près ou sur une fiche produit détaillée ; le guide jauge, maille, finitions : reconnaître un pull bien fait donne les repères.
La vente directe depuis l’étranger tire les prix vers le bas
Les vêtements ont peu augmenté, comparés au reste des prix. Dans son étude sur les difficultés des magasins d’habillement-chaussures, l’Insee décrit un marché qui évolue « dans un contexte d’inflation relativement contenue pour les articles d’habillement et de chaussures » : sur les quatre années étudiées, les prix de l’habillement ont augmenté de 5,0 %, contre 12,7 % pour l’ensemble de l’économie.
L’Insee cite parmi les causes possibles des difficultés des magasins le succès de grands acteurs de la vente directe depuis l’étranger, Amazon, puis Shein et Temu, qui, en plus d’une gamme extrêmement large, « proposent des prix très compétitifs ». L’institut précise qu’il ne peut pas mesurer précisément leurs ventes d’habillement en France, faute d’entrepôts implantés sur le territoire pour certains d’entre eux. Pour un pull de Noël, cela signifie qu’un prix affiché par une plateforme lointaine se compare mal à celui d’un pull vendu en magasin : délais, retours et service peuvent différer du tout au tout.
Mode express : ce qu’une proposition de loi visait dans le prix
Les très bas prix ont été discutés au Parlement. La commission du développement durable de l’Assemblée nationale a adopté une proposition de loi visant à réduire l’impact environnemental de l’industrie textile, dont la rapporteure, Anne-Cécile Violland, estimait que les bas prix de la mode éphémère le sont « au détriment des exigences sociales et environnementales élémentaires ». Le compte rendu cite l’ADEME, selon laquelle, chaque année dans le monde, « ce sont plus de 100 milliards de vêtements qui sont vendus ».
Le texte adopté en commission prévoyait un système de primes et de pénalités, pour que les prix reflètent davantage l’impact environnemental des produits, avec une pénalité plafonnée à dix euros par produit et modulée selon la teneur en polyester. C’est la version examinée en commission : la version finalement promulguée peut en différer, et Légifrance fait foi. Pour un acheteur, l’idée à retenir est simple : une partie du coût réel d’un vêtement très bon marché n’apparaît pas sur son étiquette de prix.
Le prix par port, plutôt que le prix affiché
Un pull de Noël se porte peu de fois par an, ce qui rend le calcul du prix par port particulièrement parlant. Divisez le prix d’achat par le nombre de fois où vous pensez le porter, sur toutes les saisons où il restera dans votre armoire. Exemple de calcul, avec des nombres choisis pour l’illustration : un pull à 60 € porté dix fois par saison pendant six saisons revient à 1 € par port ; un pull à 15 € abandonné après deux saisons de cinq sorties revient à 1,50 € par port.
Le calcul a une limite : il suppose que le pull tient. D’après le même compte rendu de l’Assemblée nationale, seul un tiers des vêtements en fin de vie le sont pour usure ou détérioration ; les autres sont abandonnés alors qu’ils pourraient encore servir. Un pull bon marché qui garde sa forme et que vous aimez porter peut donc avoir un meilleur prix par port qu’un pull cher qui ne sort jamais. La seconde main change aussi l’équation, et le baromètre de Refashion relève que plus d’un tiers des Français ont acheté au moins une pièce d’occasion.
Lire le prix d’un pull de Noël en cinq questions
Avant de comparer deux prix, posez ces cinq questions à chaque pull :
- Quelle est la composition exacte ? Le pourcentage de laine renseigne davantage que le mot laine dans le nom du produit.
- Le motif est-il tricoté dans la maille, ou imprimé et appliqué ?
- Quelle est la finesse de la maille, et comment les pièces sont-elles assemblées ?
- Le pull porte-t-il un label, et lequel ? Les promesses d’OEKO-TEX, de GOTS et du RWS sont comparées dans le guide Oeko-Tex, GOTS, laine sans mulesing : lire l’étiquette d’un pull.
- Combien de fois le porterez-vous, et pendant combien de saisons ?
Un prix bas n’est pas un défaut en soi, et un prix élevé n’est pas une garantie. Ce qui compte, c’est l’écart entre ce que le pull coûte et ce que ses réponses à ces cinq questions justifient.